L’écrit du soir devient une orientation six mois plus tard
Une transmission n’a pas de lecteur au moment où on l’écrit : c’est ce qui la rend dangereuse. On l’écrit pour le collègue du lendemain, qui la lira en diagonale entre deux levers. Mais elle ne disparaît pas le lendemain. Elle reste dans le cahier de liaison ou dans le logiciel, c’est elle que l’éducateur référent rouvre au moment de rédiger le rapport de situation, et c’est d’elle que sort la phrase « des comportements agressifs sont régulièrement relevés en soirée » qui, un jour, motive un changement d’orientation.
Le rapport n’est jamais meilleur que les transmissions dont il est tiré. Un rapport rédigé à partir de trente lignes qui disent « soirée compliquée » ou « Nassim insupportable ce soir » ne pourra rien dire de plus, quelle que soit la qualité de son auteur. À l’inverse, trente lignes qui disent ce qui s’est passé, à quelle heure, après quoi, permettent d’écrire trois mois plus tard une phrase chiffrée que personne ne pourra contester.
C’est pour cela que le cahier de liaison est l’écrit le plus important du secteur, et le moins enseigné : il ne se relit pas avant d’être envoyé, il n’a pas de trame, il n’est pas corrigé par un chef de service. Tout repose sur le réflexe de la personne qui écrit.
Le test de la caméra
Une seule question, à se poser avant de poser le stylo : une caméra fixée au plafond de la pièce aurait-elle enregistré ce que je viens d’écrire ? Elle aurait filmé un enfant qui renverse une chaise, qui crie, qui pleure, qui sort de la pièce, qui reste vingt minutes sous la table. Elle n’aurait pas filmé un enfant « agressif », « provocateur », « qui cherche l’affrontement » ou « qui teste le cadre ». Ces mots-là ne sont pas des images, ce sont des lectures.
Le test ne demande pas d’écrire sans penser. Il demande de séparer les deux couches. La couche filmable d’abord, avec l’heure, le lieu et ce qui s’est passé ; la lecture ensuite, si elle est utile, annoncée comme telle : « je fais l’hypothèse que… », « il me semble que… ». Un collègue peut contester votre hypothèse sans contester votre description. Si les deux sont fondues dans le même mot, il doit tout rejeter ou tout accepter.
Aucun texte ne l’impose. Il n’existe pas de recommandation officielle de la HAS ni de l’ancienne ANESM consacrée aux écrits professionnels, et la règle « les faits d’un côté, l’interprétation de l’autre » est une règle de métier, pas une norme opposable. Mais c’est celle qui fait qu’une transmission résiste à la relecture, six mois après, par quelqu’un qui n’a pas la même lecture que vous.
Ce qu’on lit souvent
« Nassim a encore été agressif au repas. Il a cherché la confrontation avec tout le monde et a fini par pourrir la soirée du groupe. Rien ne le calme. »
Ce qui tient
« 19 h 10, salle à manger. Pendant le service, Nassim a poussé son assiette qui est tombée au sol. Il a dit « j’en veux pas de ta bouffe » à l’éducatrice qui servait, puis a quitté la table. Il est resté dans le couloir jusqu’à 19 h 35, assis par terre. Est revenu de lui-même et a mangé un yaourt debout. Le reste du groupe a terminé le repas sans incident. Ce qui a précédé : à 19 h, sa mère a appelé pour dire qu’elle ne viendrait pas samedi. »
Pourquoi
« Agressif », « cherché la confrontation », « pourrir la soirée », « rien ne le calme » : quatre lectures, zéro image. La version réécrite tient en cinq lignes, dit ce qu’une caméra aurait vu, et surtout donne l’information qui manquait : l’appel de la mère, dix minutes avant. C’est cette ligne-là qui servira dans le rapport. Elle change tout, et elle ne coûte rien à écrire.
Les mots qui font passer une opinion pour un fait
Certains mots sont des jugements déguisés en descriptions. Ils ont l’air neutres parce que tout le monde les emploie, et c’est justement pour cela qu’ils passent. En voici quelques-uns, avec ce qu’il faut écrire à la place.
- « Agressif » → dites le geste et la parole : a tapé dans la porte, a dit « je vais te casser la gueule », a jeté le verre vers Théo.
- « Manipulateur » → c’est une qualification psychologique, elle n’appartient pas à l’éducateur. Décrivez la séquence : a demandé à sortir à l’éducatrice A qui a refusé, l’a demandé dix minutes plus tard à l’éducateur B sans mentionner le premier refus.
- « La mère est dans le déni » → écrivez ce qu’elle a dit, entre guillemets, et ce qu’elle a refusé : « Mme R. a indiqué qu’il n’y avait aucun problème à la maison et a décliné le rendez-vous proposé le 12. »
- « Comportement inadapté » → inadapté à quoi ? Le mot dit seulement que vous n’avez pas aimé. Décrivez le comportement, et le contexte qui le rend problématique.
- « Il fait exprès », « il sait très bien ce qu’il fait » → ce sont des affirmations sur ce qui se passe dans la tête de quelqu’un. Aucune caméra ne le filme. Supprimez.
- « Comme d’habitude », « encore », « toujours » → comptez. « Troisième fois cette semaine » est un fait ; « encore » est un soupir.
Le plus insidieux de tous est le diagnostic glissé sans y penser. Sous une signature éducative, un mot médical est une affirmation que personne n’a posée. Il reste dans le dossier, se recopie de rapport en rapport, et finit par retarder la vraie consultation parce que « c’est déjà dit ». Si un diagnostic existe, on le rapporte en citant qui l’a posé et quand. On n’en formule jamais un.
Le gabarit en trois lignes
Une transmission utile tient en trois lignes, toujours dans le même ordre. Ce n’est pas une trame de plus : c’est ce qui fait qu’on peut la relire vite, la comparer à celle d’hier, et la retrouver dans six mois.
- Quand et où : l’heure, même approximative, et le lieu. « Vers 17 h 30, salle d’activités. » Sans l’heure, on ne peut pas relier l’événement à ce qui l’entoure.
- Ce qui a précédé : la consigne donnée, le refus, l’appel téléphonique, l’arrivée d’un autre jeune, la fin d’une activité. C’est la ligne que tout le monde oublie, et c’est la plus utile : un comportement sans antécédent paraît surgir de la personne.
- Ce qui s’est passé, puis ce qui a suivi : les gestes, les paroles entre guillemets, la durée. Et comment cela s’est terminé : de lui-même, après une proposition, après un changement de pièce. Le retour au calme est une information aussi importante que la montée.
Ce qu’on lit souvent
« Clara en crise cet après-midi, a dû être isolée. Comportement inadapté envers les autres. À surveiller. »
Ce qui tient
« 16 h 45, salle d’activités, fin de l’atelier peinture. Consigne de ranger donnée au groupe. Clara a continué à peindre ; deuxième rappel de l’éducateur à 16 h 50. Elle a jeté son pinceau dans l’évier, a crié « vous me laissez jamais finir », a poussé Lina qui passait derrière elle (Lina a reculé, pas de chute). L’éducateur lui a proposé d’aller finir son dessin dans le bureau ; elle a accepté et y est restée quinze minutes, seule, porte ouverte. Revenue au goûter à 17 h 10, a demandé pardon à Lina d’elle-même. »
Pourquoi
La première version ne dit ni quand, ni ce qui a précédé, ni ce que l’adulte a fait, et « isolée » décrit une mesure qui n’a pas eu lieu (elle est allée finir son dessin, porte ouverte, sur proposition). La seconde met l’adulte dans la scène, avec ses deux rappels, et donne la fin : la proposition qui a marché, et l’excuse spontanée. C’est cette fin qu’on voudra retrouver le jour où on cherchera ce qui aide Clara.
Vous remarquerez que dans les deux réécritures, l’adulte apparaît. C’est volontaire. La plupart des transmissions décrivent ce que le jeune a fait et rien de ce que l’adulte a fait juste avant. Or c’est souvent là que se trouve la clé : le rappel donné de loin, la consigne lancée à tout le groupe, la porte fermée. Écrire ce que vous avez fait n’est pas s’accuser : c’est donner à l’équipe la moitié de l’information qu’elle n’a jamais.
Écrire aussi ce qui va bien, sinon le dossier ment
On écrit quand ça déborde. Les soirées ordinaires ne laissent aucune trace, ou un « RAS ». Résultat mécanique : le cahier de liaison ne contient que les incidents, et le rapport qui en sera tiré décrira un jeune qui n’existe pas, celui des seuls mauvais jours. Un écrit qui n’aligne que des difficultés n’est pas neutre parce qu’il est factuel. Il est à charge, et il est faux par omission.
Ce qu’on lit souvent
« RAS. Soirée calme. »
Ce qui tient
« Soirée sans incident. Théo a mis la table sans qu’on le lui demande (première fois depuis son arrivée), a aidé Sofiane à finir ses devoirs de maths pendant vingt minutes. Couché à 21 h 30 à la première demande. »
Pourquoi
Les deux versions décrivent la même soirée. La seconde donne trois informations qu’on ne retrouvera nulle part ailleurs, et qui pèseront le jour où il faudra écrire les points d’appui : l’initiative, la coopération avec un pair, le coucher sans rappel. Écrire ce qui va bien prend trente secondes de plus et c’est ce qui rend le dossier juste.
La personne lira son dossier, et c’est le droit commun
L’article L311-3, 5° du code de l’action sociale et des familles garantit à la personne accompagnée l’accès à toute information ou document relatif à sa prise en charge. Le cahier de liaison en fait partie. Un jeune devenu majeur, un parent, une personne accueillie en foyer peut demander à le lire, et les transmissions rédigées à chaud sont exactement ce qu’ils y trouveront.
Deux conséquences pratiques. La première : chaque ligne doit pouvoir être lue par la personne qu’elle décrit sans que vous ayez à la reformuler. Ce n’est pas une raison d’adoucir ce qui s’est passé, c’est une raison d’être exact. La seconde tient à l’article L311-6 du code des relations entre le public et l’administration : les documents qui portent une appréciation ou un jugement de valeur sur une personne nommément désignée ne sont communicables qu’à elle. Plus une transmission nomme d’autres jeunes, plus elle devient compliquée à communiquer. Nommez les tiers le moins possible, et jamais avec un jugement.
Enfin, si la situation est judiciarisée, le rapport tiré de ces transmissions sera consultable au greffe par les parents et par le mineur capable de discernement, en application de l’article 1187 du code de procédure civile. Le mot « manipulateur » écrit un soir de fatigue peut se retrouver, recopié, sous les yeux d’un avocat.
Questions fréquentes
- Faut-il tout écrire, ou seulement ce qui est important ?
- Ce qui sort de l’ordinaire, dans un sens comme dans l’autre : l’incident, mais aussi l’initiative, la première fois, le retour au calme plus rapide que d’habitude. Une transmission qui ne relève que les débordements produit un dossier à charge. La règle utile : si cela pouvait compter pour comprendre la personne dans six mois, cela s’écrit.
- Peut-on écrire ce qu’on pense dans une transmission ?
- Oui, à condition de l’annoncer comme tel et de le séparer de ce qu’on a vu. « Je fais l’hypothèse que l’appel de sa mère y est pour quelque chose » est une phrase recevable. « Il a encore fait sa crise parce que sa mère a appelé » présente une hypothèse comme un fait et ne se vérifie pas.
- Combien de temps une transmission doit-elle prendre ?
- Deux à trois minutes pour une transmission ordinaire, cinq pour un événement. L’heure, ce qui a précédé, ce qui s’est passé, ce qui a suivi : ce n’est pas plus long à écrire que « soirée compliquée », c’est seulement plus précis. Le temps gagné se mesure au moment du rapport, quand tout est déjà là.
- Un jeune ou un parent peut-il vraiment lire le cahier de liaison ?
- L’article L311-3, 5° du CASF garantit l’accès à toute information ou document relatif à la prise en charge, et le cahier de liaison en fait partie. L’article L311-6 du CRPA en fixe la limite : ce qui porte un jugement de valeur sur un tiers nommément désigné n’est communicable qu’à ce tiers. D’où l’intérêt de nommer les autres jeunes le moins possible.
- Que faire d’une transmission qu’un collègue a mal écrite ?
- On ne la corrige pas et on ne l’efface pas : un écrit daté et signé appartient à son auteur et à la chronologie du dossier. On ajoute la sienne à la suite, datée, avec ce qu’on a observé soi-même. Et on en parle en réunion d’équipe : c’est une question de pratique commune, pas une faute individuelle.